Maria

*texte traduit par Laurie Jude, de la version catalane publiée dans le livre Dia de neteja (Ed. Espai Literari, 2014)

Tout d’un coup je ne sais pas où je suis. J’ai une sensation très étrange au ventre, comme un vide, une boule de nerfs qui me provoque une espèce de nausée… émotionnelle. « Nausée émotionnelle » ? Ça existe ? Je ne porte pas de chaussures et mes pieds sont couverts de boue, je suis au beau milieu d’un bois, mais je n’ai pas peur, au contraire, c’est très beau et les rayons du soleil se filtrent entre les branches comme les fils à coudre de couleur orange qu’il y a dans la boîte à couture à la maison, de ceux qui s’emmêlent avec les aiguilles et les boutons depuis des années. D’ailleurs, en regardant bien… oui, les rayons du soleil sont bien des fils de couleur orange qui pendent du ciel ! L’un d’eux me chatouille le nez, je ris pendant un instant et je m’en saisis, il me tire vers les arbres et je me laisse aller, presque comme un téléski, de ceux dont j’avais une peur panique quand on allait skier avec l’école. Dans une clairière, je vois arriver Oriol, qui avec un petit couteau coupe des lamelles très fines d’un tronc d’arbre, qui se transforment en feuilles de papier au fur et à mesure qu’elles tombent par terre et, en m’approchant, je me rends compte que ce sont les pamphlets que les gens de la Commission de diffusion m’avaient donnés. Mais qu’est-ce que tu fais là, toi, je demande à mon frère. Je fais des pamphlets, ne le vois-tu pas, Mais tu ne devrais pas être en Erasmus à Copenhague, Je suis venue quelques jours, je veux vivre ne serait-ce qu’une petite partie de tout ce qui se passe ici Continua llegint “Maria”

Ingrid et Eloi

*texte traduit par Florent Faucher et Kim Dutour, de la version catalane publiée dans le livre Dia de neteja (Ed. Espai Literari, 2014)

Bonjour de nouveau, [Bonjour, ma chérie] nous sommes toujours sur la Place de Catalunya, au milieu de la foule qui s’est réunie ici pour défendre l’occupation qui depuis douze jours est organisée par le mouvement du 15M. [moi je me lève tout juste et je vais me doucher, voyons si je commence bien la journée vu comment tu t’es levée, il faut reconnaître que le matin tu es d’une mauvaise humeur qui fait peur] Pour le moment, les camions de nettoyage sont les seuls qui ont pu entrer sur la place, où se trouvent les manifestants qui ont dormi la nuit passée au campement du mouvement et les policiers qui les escortent depuis les premières heures du matin. [ah, tu n’as pas pu y entrer ? Ha, ha! Alors je vois que tu es arrivée à temps au boulot, hein ? Tu vois, comme je t’avais dit, c’était pas la peine de te stresser autant] Des milliers de personnes sont venus au centre-ville et en ce moment même tout le monde est assis par terre, pour le moment de manière pacifique. [si c’est pacifique, ça va… pas comme la dernière fois avec le truc du plan Bolonya où tu avais fini par te faire taper. Il faudrait qu’on achète du shampoing, il est presque fini. Ah, tu lui as tout payé au plombier, au final ? Je ne sais pas si ça vallait la peine, ce machin, parce que je trouve que ce robinet coule encore trop fort et, pour être un ami de ton père, putain, combien il nous a fait payer] Continua llegint “Ingrid et Eloi”

La sortie

*texte traduit par Florent Faucher

En mugissant je me lève. Peu importe ce que je demande à Zeus; de nouveau le soleil apparaît. Les ombres bleues sont toujours pareilles, elles baignent les couloirs avec le même angle chaque fois que je cligne des yeux en quittant mon rêve. L’horizon part de nouveau. J’ai le dos froid, et à me mettre debout ma colonne vertébrale faillit s’effondrer. Ma tête est lourde comme toujours et je chancelle en marchant. De droite à gauche, les murs du couloir me donnent la nausée et ma courte vue atteint seulement le mur qui délimite le couloir suivant, ou le précédent. J’avance un peu plus et tourne à droite, puis à gauche deux fois, trois fois de plus à droite, une en diagonale, je suis tout droit sans prêter attention aux couloirs qui s’ouvrent sur les côtés, jusqu’au moment où j’arrive à la croisée de sept couloirs , je prends le troisième en commençant de la gauche, j’avance encore et finalement j’arrive à la fontaine. Je regarde l’eau qui jaillit et que le soleil teint de lumière avant qu’elle ne retombe. J’aime son odeur. Je pose la paume de mes mains sur la pierre mouillée et baisse la tête. Je lèche la flaque avec la langue en buvant jusqu’à ce que je n’en puisse plus. Je lance un grondement, mon museau tremble Continua llegint “La sortie”

La supplique

    *texte traduit par Florent Faucher et Núria Curcoll, de la version catalane “La súplica” du livre Cosins llunyans (Ed. Cossetània, 2014)  

 Ce mois de Septembre là, quand le soleil s’éloignait un peu plus chaque jour et que pendant les soirées le gel poussait contre les vitres des fenêtres, j’étais en train d’oublier peu à peu. Une vie antérieure se défaisait derrière moi, et il ne me restait seulement de moi, comme par magie, que ce qui m’importait vraiment, ce qui était écrit, ce qui était réel, véritable, tout ce qui est soutenu seulement par la racine coincée dans mon cœur.

Dans la fin d’après-midi, quand la nuit tombait en teignant tout du bleu homogène qui empêche de distinguer les choses, Cloé allumait l’ancienne lampe du bureau du salon, et tout devenait de couleur orange. J’avais de la chance s’il restait quelque chocolat dans la boîte en métal pour accompagner le thé; tandis que j’oubliais, je le trempais et regardais comment il fondait, je me le mettais à la bouche et l’amertume venait sous mes oreilles.

Cet hiver a été un des plus froids, mais maintenant c’est déjà presque l’été et Cloé va en débardeur dans la maison et chante une chanson avec enthousiasme Continua llegint “La supplique”