Maria

*texte traduit par Laurie Jude, de la version catalane publiée dans le livre Dia de neteja (Ed. Espai Literari, 2014)

Tout d’un coup je ne sais pas où je suis. J’ai une sensation très étrange au ventre, comme un vide, une boule de nerfs qui me provoque une espèce de nausée… émotionnelle. « Nausée émotionnelle » ? Ça existe ? Je ne porte pas de chaussures et mes pieds sont couverts de boue, je suis au beau milieu d’un bois, mais je n’ai pas peur, au contraire, c’est très beau et les rayons du soleil se filtrent entre les branches comme les fils à coudre de couleur orange qu’il y a dans la boîte à couture à la maison, de ceux qui s’emmêlent avec les aiguilles et les boutons depuis des années. D’ailleurs, en regardant bien… oui, les rayons du soleil sont bien des fils de couleur orange qui pendent du ciel ! L’un d’eux me chatouille le nez, je ris pendant un instant et je m’en saisis, il me tire vers les arbres et je me laisse aller, presque comme un téléski, de ceux dont j’avais une peur panique quand on allait skier avec l’école. Dans une clairière, je vois arriver Oriol, qui avec un petit couteau coupe des lamelles très fines d’un tronc d’arbre, qui se transforment en feuilles de papier au fur et à mesure qu’elles tombent par terre et, en m’approchant, je me rends compte que ce sont les pamphlets que les gens de la Commission de diffusion m’avaient donnés. Mais qu’est-ce que tu fais là, toi, je demande à mon frère. Je fais des pamphlets, ne le vois-tu pas, Mais tu ne devrais pas être en Erasmus à Copenhague, Je suis venue quelques jours, je veux vivre ne serait-ce qu’une petite partie de tout ce qui se passe ici, tu n’as pas idée à quel point je suis désolée de ne pas être là tous les jours de l’année pour m’impliquer, depuis que je t’ai eu au téléphone te disant que je n’arrêtais pas d’y penser et finalement, je suis venue, En avion, Non, en vélo, bien sûr, Bien sûr. La boule de vide que j’ai en moi remue tout d’un coup et je dirais qu’elle devient un petit peu plus petite, j’ai beau essayer de me contenir, en vain, je dis à mon frère ce que je veux lui dire depuis le mois de novembre, Tu me manques. Oriol me sert fort dans ses bras et moi je ferme les yeux et je pose mon front sur son épaule. Je crois qu’il me manque parce que c’est normalement lui qui rétablit la paix entre les parents et moi, même si dernièrement je n’y vais pas souvent, à la maison : je suis occupée à changer le monde. Ce n’est pas plus mal que mon frère n’y soit pas, peut-être, parce que comme ça je me débrouille toute seule, je fais plus de choses par moi-même, j’apprends. La vie est différente quand on s’occupe de soi-même et à dire vrai, je crois que je préfère vivre de cette manière et je suis encore plus heureuse depuis que Oriol ne ronfle pas dans la chambre d’à côté, c’est tout un processus de changer d’état d’esprit, mais je crois que le faire en vaut vraiment la peine parce que, du coup, tu te rends compte qu’il existe beaucoup de choses dans le monde qui t’intéressent parce que tu l’as toi-même décidé, parce que tu peux apporter beaucoup, et là, je ne dis pas ça pour Oriol, mais plutôt en pensant à tout ça de la Commission de la culture, dont je suis membre depuis peu et même si nous sommes en train de décider un peu ce que nous revendiquons, ce qui inquiète autant tout le monde : mes parents, les médias de communication, les politiques… que veux-tu que je te dise. Moi, ce à quoi je prétends, c’est me développer en tant que personne et pouvoir être fière de moi, ce qui me semble être une raison plus que suffisante pour défendre complètement le mouvement 15M bec et ongles… je crois que cette commission est vraiment la mienne, que je l’ai trouvée, puisque j’ai d’abord été dans la Commission de l’environnement, qui m’intéressait aussi beaucoup, mais il y avait tellement de monde que je me suis lassée. L’étreinte entre les deux frères prend fin et, en ouvrant les yeux, je me retrouve à nouveau seule dans les bois, Oriol est parti, je ne sais où, et moi je marche entre les racines des arbres, qui débordent comme des vagues et qui ne me font pas mal à la plante des pieds, malgré le fait que mes pieds soient nus. L’air est agréable, la température est idéale et il règne une odeur verte réconfortante, la seule chose que je ne comprends pas c’est cette sensation étrange au creux de mon estomac, qui ne disparaît pas, pfff, en vrai cette boule de nerfs ou de vide ou de je ne sais quoi me monte à la gorge, merde, merde, à la fin elle finira par sortir pour de vrai… d’où me vient-elle ? Je n’en sais rien, d’où elle vient, mais je n’y fais pas attention, parce que quelqu’un me prend la main, il me semble, Oui, c’est José. Comme c’est bien, sa main est grande et chaude et il me fait ressentir une grande sécurité, en me regardant avec affection. Moi aussi je l’apprécie beaucoup, c’est parce que depuis le premier jour nous avons connecté, car lui aussi a très envie de faire de grandes choses et moi je me laisse porter, ou du moins, je crois que je me laisse porter, à avoir tellement envie de tout… et ça fait du bien, parce que quelques fois je dois comprendre que je peux faire tout ce que je me fixe, et José sait beaucoup de choses sur tout ce dont il parle et, quand il ne sait pas quelque chose ou qu’il a parlé un peu par intuition, il écoute les autres avec un air très attentif et il rectifie ou change d’avis quand il faut. Dans le silence du bois je me suis tellement attardée à le regarder, José, je veux dire, que jusqu’à présent je n’avais pas vu que nous n’étions pas seuls, il y a aussi ma grand-mère, près de moi, qui me prend l’autre main… elle est venu à pied ? Elle est folle ? Et d’un coup mon père apparaît, qui me prend en photo avec le Polaroïd que nous avions avant et qui est tombé en panne et cela lui a fait tellement de peine de le jeter après nous avoir dit qu’il n’y avait aucun moyen de le réparer, car les pièces de ce modèle n’étaient plus fabriquées, qu’il s’avérait être très vieux. Après la photo José me prend la main avec encore plus de force et ma grand-mère commence à chanter cette chanson qui fait Le père de Pepa était un nautonier, je le sais bien, et il possédait une grosse pipe en papier, je le sais bien, un jour, alors qu’à l’envers, il l’allumait, je le sais bien, je le sais bien… et elle m’offre une croquette au poulet que je n’accepte pas parce que, soudain, je m’aperçois que je porte à nouveau l’appareil dentaire de quand j’étais petite, ces appareils horribles qui chaque jour me faisait une nouvelle plaie dans la bouche, et je pense qu’il vaut mieux ne pas risquer que José voie que je recommence à porter des bagues, d’autant que lui ne sait pas que j’en ai portées, moi, de ces trucs, mais dans tous les cas je préfère refuser la croquette de ma grand-mère, un effort de titan si on considère que ce sont les meilleures du monde, alors qu’elle continue de chanter Il se fit très mal au nez, ça je n’en ai aucune idée… et elle tend la croquette à José, qui la prend et la remercie et, lorsqu’il l’a en main, je veux dire dans la main qu’il a de libre et avec celle qui ne me tient pas, évidemment, la croquette se transforme en moineau, ou peut-être en rouge-gorge, qui me fait un clin d’œil et s’élève en volant entre les fils à coudre de couleur orange sans s’y emmêler le moins du monde et, je ne sais pas pourquoi, contempler son vol tremblant fait soudain que ma boule de nerfs et de vide devienne grande et grande et grande jusqu’à me faire peur et me donner envie de pleurer. Cela peut très bien être une envie de pleurer qui me vient car je me retrouve de nouveau seule dans le bois, José, grand-mère et mon père sont partis et je ne m’en étais pas rendue compte jusqu’à maintenant, dans ce bois, les gens apparaissent et disparaissent comme bon leur semble, sans dire ni bonjour ni au revoir. J’ai d’un coup perdu mon envie de pleurer et par la même occasion j’oublie ma boule, parce que je vois de loin quelqu’un s’approcher et je retrousse mon nez pour affiner ma vue et putain, c’est pas vrai, voici Pep Guardiola en personne, comme il est beau cet homme, et je lui dis Pep, je voulais te dire un truc, et lui me dit N’insiste pas parce que je ne peux pas annuler le match contre Manchester, et je réponds Ce n’est pas contre mais pour, et lui rit et répond C’est contre, je t’assure, ce qu’il y a c’est que la si bonne ambiance de la place t’est montée à la tête, le monde extérieur n’est pas si simple. Alors, il s’en va en marchant, tranquillement, en mangeant une des meilleures croquettes au poulet du monde et moi j’essaie de lui dire Non, attends, la place est la réalité, nous pourrions débattre sur ce que tu dis. Mais à dire vrai, ma voix n’émet aucun son parce que ma boule me serre tellement la gorge qu’elle m’oblige à ouvrir la bouche tellement grande et finit par sortir, je la crache, telle quelle. Pfff, super, je suis beaucoup plus tranquille, maintenant la sensation étrange que j’avais dans le ventre a disparu. Bien, en fait elle n’a pas complètement disparu, maintenant je l’ai devant moi. C’est une boule, une boule qui est sortie de mon intérieur et qui a roulé jusqu’à mes pieds. Je la regarde et me dis Putain, quelle boule, elle semble faite de plastique, Je ne suis pas faite de plastique, je suis de nerfs et de vide, le plastique pollue, Je vois que tu es sensibilisée, Comme toi, Comment sais-tu si je suis sensibilisée ou non, Parce que je suis sortie de toi, tu m’as mise à bas, Non, je crois que je t’ai plutôt vomie, Peut-être, Alors pourquoi dis-tu que je t’ai mise à bas, Parce que tout le monde parle en fonction de son interprétation du monde, eh, tu as bien compris cela ces derniers jours auprès de José, Tu connais José, Oui, évidemment, José alimente tes nerfs et c’est pour cela que j’ai grandi et tu as fini par me laisser sortir, parce que tu aimes bien José, Tu veux dire, Absolument, sois-en sûre, tu aimes bien José parce qu’il te fait rêver, comme la place qui elle aussi te fait rêver, Ne réduis pas la place à un concept irréel et peu important, Ce n’est pas ce que je fais, au contraire, le rêve de la place est réel et important et c’est ce qui la fait grandir et vous fait grandir tous, c’est pour cela que tu t’y rends tous les jours, J’imagine que oui, Sinon pourquoi tu perdrais autant d’heures à cela, Parce que j’y crois, Parfois tu y crois et parfois tu doutes, Oui, mais c’est normal car tout le monde a des doutes, eh, Oui, je ne dis pas le contraire, mais cela doit être un rêve qui devienne réalité, parce que d’un point de vue onirique tu m’as déjà moi, Oh, je dois t’avouer qu’avant aujourd’hui je ne te connaissais pas, Enchantée, alors, Enchantée. Nous nous taisons toutes les deux un moment et cela me donne l’impression que nous ne savons pas très bien comment continuer la conversation. D’un coup elle me dit Pas besoin de la continuer, la conversation, si tu ne veux pas, Comment as-tu su ce que je pensais, Je te l’ai déjà dit, parce que je sors de toi, Et alors, ça ne met pas très à l’aise que quelqu’un lise tes pensées et en plus le dise à voix haute, ne recommence plus, s’il te plaît, D’accord. Nous nous taisons à nouveau, jusqu’à ce qu’elle redémarre, Aujourd’hui tu aurais pu rester dormir là-bas c’est sûr que José restait, Et alors, Alors pour une nuit où il restait dormir là-bas, vous auriez pu dormir ensemble, Pourquoi aurai-je voulu dormir avec lui, Tu ne me diras pas que cela ne te plairait pas. Je réfléchis un moment et je réponds, Oui, oui cela me plairait, À lui aussi ça lui plairait, Qu’est-ce qui te fait dire ça, là, Parce qu’au fond tu le sais, je t’ai déjà dit que moi je ne sais que ce que toi tu sais. Elle a raison, la boule, et elle continue de me parler. Avoue que depuis que tu lis ce livre il te plaît encore plus, Qu’est-ce que ça à voir, ce que je suis en train de lire, Quand un garçon a les mêmes goûts littéraires que toi il est encore plus facile que tu en tombes amoureuse, C’est vrai, j’aime bien le livre qu’il m’a recommandé, Ça se voit, il suffit de lire le fil de tes pensées. J’ai soudain le livre entre les mains, couvert avec du papier journal, tel qu’il me l’a prêté, en me disant d’en prendre soin et de lui rendre quand je l’aurais terminé. Je dors de toute façon presque toutes les nuits à la place pour d’autres raisons, que José y soit ou non, Je sais bien, idiote, tu y dors parce que tu y crois, Oui, et pour une nuit où je n’y dors pas ça ne fait rien, j’ai besoin de bien me reposer, Je dis seulement que aujourd’hui était peut-être la nuit la plus importante, Oui tu dis ça parce que José y est, je te l’ai déjà dit, Je ne dis pas ça pour ça, je dis ça parce que cela fait des jours que nous campons et étant donné la situation et avec cette connerie du Barça peut-être que cette nuit était la nuit où

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