La supplique

    *texte traduit par Florent Faucher et Núria Curcoll, de la version catalane “La súplica” du livre Cosins llunyans (Ed. Cossetània, 2014)  

 Ce mois de Septembre là, quand le soleil s’éloignait un peu plus chaque jour et que pendant les soirées le gel poussait contre les vitres des fenêtres, j’étais en train d’oublier peu à peu. Une vie antérieure se défaisait derrière moi, et il ne me restait seulement de moi, comme par magie, que ce qui m’importait vraiment, ce qui était écrit, ce qui était réel, véritable, tout ce qui est soutenu seulement par la racine coincée dans mon cœur.

Dans la fin d’après-midi, quand la nuit tombait en teignant tout du bleu homogène qui empêche de distinguer les choses, Cloé allumait l’ancienne lampe du bureau du salon, et tout devenait de couleur orange. J’avais de la chance s’il restait quelque chocolat dans la boîte en métal pour accompagner le thé; tandis que j’oubliais, je le trempais et regardais comment il fondait, je me le mettais à la bouche et l’amertume venait sous mes oreilles.

Cet hiver a été un des plus froids, mais maintenant c’est déjà presque l’été et Cloé va en débardeur dans la maison et chante une chanson avec enthousiasme. Je sors pour me promener une bonne heure chaque jour. Et je pense, je pense beaucoup, je réfléchis à ce qui est resté dans la mémoire, l’essentielle : la folie que j’avais faite, le voyage que j’avais entrepris, l’adultère que j’avais commis avec beaucoup de plaisir à celle qui était ma femme et à ce qui avaient été mes principes. Je passe en revue chacun des passages que j’ai vécu, et que je t’ai fait vivre à toi: ce qui est écrit je le connais de mémoire. Chaque virgule à sa place, chaque respiration au bon moment, et les dialogues je peux les réciter comme un bon acteur réciterait une pièce de théâtre. Je connais par cœur tout ce qui s’entrelace dans mon histoire, chaque élément formant ce tissu miraculeux que l’auteur a écrit. Je connais ce qui se passe dans chaque chapitre et je comprends, de tout cela, n’importe quelles interprétations possibles. Je me connais même mieux que mon auteur, parce que je me vois avec les yeux de tous ceux qui, comme toi, m’ont accompagné dans le voyage.

Et pourtant, arrivé à ce stade, je ne sais jamais par où aller. Je tente d’éviter l’inévitable de toutes les manières possibles, et chacune se fracasse l’une après l’autre. Je souhaite que tu gardes au moins ce que moi j’oublie, ce qui n’est pas écrit et que tu as lu entre les lignes durant vingt-trois chapitres bien calculés et structurés, que mon écrivain a construits comme le meilleur des architectes et le meilleur artiste qu’il a réussi à être.

Il a créé. Mais il a fait une erreur, ça ne pouvait pas être parfait comme prévu. Lorsque ce moment arrive, l’erreur se répète toujours et son écho résonne dans les pages du livre, et je tente de te convaincre mais tu ne fais jamais ce que je te demande. Je sais que cette fois tout va se répéter, mais je ne peux pas m’arrêter d’essayer. Pourquoi?

Parce-que peut-être que je me trompe. Cloé m’a dit, à la page six-cent treize (tu t’en rappelles parfaitement), que ce qu’on veut nous vient souvent quand nous ne nous y attendons plus. Eh bien, maintenant j’essaye de nouveau, au cas où cette fois-ci ça réussisse:

Je recommencerais à te demander – à genoux, comme tu vois – de ne pas arrêter de lire.

S’il te plaît, lecteur, ne ferme pas tes yeux. Pour ma part, je jure que je cherche ce que je peux t’expliquer de plus pour que ça te reste amusant: tu sais que l’ultime chose que je voudrais c’est devenir pesant. Mais là, le créateur m’a laissé seul au moment le plus inopportun. Cloé va dans la maison avec un débardeur et je sors tous les jours une heure à marcher, à penser quoi faire, que faire de plus, qu’est ce que je pourrais t’offrir pour te garder où tu es, et que tu ne commettes pas, toi comme les autres, la cruauté de fermer le livre et soupirer, y consacrer une seconde de pause pour évaluer si ça a valu la peine ou si ça t’a déçu, puis sans égards, le laisser une autre fois sur l’étagère, le rendre à l’ami qui te l’avait recommandé, ou peut-être le rendre à la bibliothèque.

Pour une fois tu pourrais penser un peu plus à moi. J’ai été ici, page après page, pour toi. Acceptant chaque pause de lecture, saisissant chaque secousse dans ton sac, et supportant, durant les longues périodes où il ne t’est pas venu l’envie de lire, la couche de poussière qui me couvrait en étant sur la table de nuit. Peu t’importe que moi, ou Cloé, ou l’un des autres personnages soit en souffrance. Ça t’a été égal de nous laisser traîner dans les moments difficiles parce que tu devais aller aux toilettes, ou parce que quelqu’un t’appelait, ou parce que tu avais sommeil, ou parce que tu étais arrivé à ta station de métro. Ça te semble altruiste de ta part?

Attend, attend! Je sais! …Je me suis emporté. Ne ferme pas le livre. Je suis désolé, s’il te plaît, lis-moi; ne ferme pas maintenant, permet-moi encore un moment pour m’excuser. On ne va pas mal finir, non? Après t’avoir confié tout ce que je t’ai confié…! Pardonne-moi. La colère m’a pris, j’ai dit des choses que je ne pense pas. Comprend-moi: lorsque tu fermes le livre je serai pris au piège. Les pages s’écraseront les unes contre les autres, et je vais rester coincé en me promenant et en pensant par ces chemins, et Cloé retournera à se cristalliser avec son débardeur jaune dans le salon, chantant à pleins poumons comme seulement toi et moi savons qu’elle peut le faire. Nous resterons séparés dans des quiétudes différentes, congelés, ensorcelés. Seulement toi, tu as le pouvoir sur nous, tu peux continuer à lire. Bon. Je vois que je ne peux pas réussir à te convaincre. Tu as des choses à faire et me sauver n’en fait pas partie.

Si au moins je mourrais à la fin du roman…! Je n’ai pas le courage de me suicider, ça trahirait la vraisemblance. Mais maintenant, à ce moment là, j’en ai toujours le désir. Je préférerais rester plongé dans la mort, jusqu’à ce qu’une prochaine personne se décide à lire le livre et recommence tout, et me retrouver à cette scène de la première page, quand Rose me tend les clés de la voiture et me dit «décide», avec ce ton qui la rend sûre d’elle. Et je dois prendre la décision la plus importante de ma vie.

Ça aurait été bien de me noyer dans le lac; qu’un pêcheur me trouve flottant, avec la tête dans l’eau et la chemise gonflée comme un ballon. Ou que personne ne me trouve, ainsi on économise la souffrance: Rose pense toujours que je suis un fils de pute et Cloé croit encore que je suis prêt à rentrer à la maison. Fin du livre et on recommence. «Décide, m’a dit Rose avec ce ton qui la rend sûre d’elle-même en me tendant les clés de la voiture alors que ma main tremblait”.

Encore mieux, tout pourrait se terminer avec une phrase comme “puis les années ont passé et ils vieillirent tous, le temps s’accumulait dans les rides de leurs visages et, un jour, le vieil homme est mort doucement, dans son fauteuil, une barre de chocolat moitié fondue dans la bouche”. Fin. Peut-être que tu n’aurais pas aimé ce final insipide; moi en revanche je n’ai pas besoin d’extravagances.

Mais la réalité est différente: maintenant tu fermeras le livre. Comme si tu m’enterrais vivant. L’auteur aurait pu, au moins, retirer le détail de me faire penser pendant que je me balade. Penser est fatigant, souvent inutile et des fois douloureux; je préfèrerais me limiter à chanter, comme elle. Mais je suppose que je devrais au moins lui être reconnaissant d’avoir écrit qu’aujourd’hui il faisait beau et que l’été approche. Cette même situation, une nuit d’hiver pluvieuse, serait insupportable.

Attends! Tu fermes déjà? Non… reste un peu. Lis-moi plus. Tu ne veux pas relire le roman? Tu n’as pas assez aimé… écœurant, peut-être? C’est bon. Au moins tu m’as lu jusqu’ici. Je sais ce que tu vas faire et ce qui va arriver maintenant.

Tu n’es pas une mauvaise personne. Ne t’inquiète pas. Je vais te rendre les choses faciles, je sais accepter la défaite, maintenant peu importe, tellement j’en ai l’habitude. Je vais continuer à marcher tranquillement vers là-bas, par ce chemin. Je vais regarder l’horizon et avancerai lentement, ainsi, comme tu me vois. Je me joins les mains derrière le dos et réfléchis sur ma vie, le peu qu’il m’en reste, tout ce qui a été écrit, alors que j’attends le point final qui s’approche. Les herbes me chatouillent les chevilles, j’ai les chaussettes qui glissent à l’intérieur de mes chaussures, comme si elles avaient froid ou comme si les chaussures avaient faim, et j’ai arrêté de les remonter. Je regarde en l’air pour que la brise puisse me caresser le cou, et au passage voir le ciel bleu brillant au-dessus de moi. Seulement un nuage blanc, tellement blanc qu’il me fait plisser les yeux en une grimace, brise la couleur du ciel. Il a une forme très allongée, le nuage, et pourtant la texture arrondie. Bien qu’il ne change pas trop de forme, car le vent ne doit pas trop y souffler, il prend progressivement les contours d’un lapin géant, ou du moins, ce que je prends comme un lapin, car en fait la seule chose que je fais en lui cherchant une forme c’est de tenter de détourner mes pensées. Maintenant, je peux même voir un sillon ombragé qui lui fait de l’œil.

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