Ingrid et Eloi

*texte traduit par Florent Faucher et Kim Dutour, de la version catalane publiée dans le livre Dia de neteja (Ed. Espai Literari, 2014)

Bonjour de nouveau, [Bonjour, ma chérie] nous sommes toujours sur la Place de Catalunya, au milieu de la foule qui s’est réunie ici pour défendre l’occupation qui depuis douze jours est organisée par le mouvement du 15M. [moi je me lève tout juste et je vais me doucher, voyons si je commence bien la journée vu comment tu t’es levée, il faut reconnaître que le matin tu es d’une mauvaise humeur qui fait peur] Pour le moment, les camions de nettoyage sont les seuls qui ont pu entrer sur la place, où se trouvent les manifestants qui ont dormi la nuit passée au campement du mouvement et les policiers qui les escortent depuis les premières heures du matin. [ah, tu n’as pas pu y entrer ? Ha, ha! Alors je vois que tu es arrivée à temps au boulot, hein ? Tu vois, comme je t’avais dit, c’était pas la peine de te stresser autant] Des milliers de personnes sont venus au centre-ville et en ce moment même tout le monde est assis par terre, pour le moment de manière pacifique. [si c’est pacifique, ça va… pas comme la dernière fois avec le truc du plan Bolonya où tu avais fini par te faire taper. Il faudrait qu’on achète du shampoing, il est presque fini. Ah, tu lui as tout payé au plombier, au final ? Je ne sais pas si ça vallait la peine, ce machin, parce que je trouve que ce robinet coule encore trop fort et, pour être un ami de ton père, putain, combien il nous a fait payer]

Le motif que donne la police pour nettoyer la place est la possible dégénération qui peut se produire demain samedi, à la fin du match de coupe d’Europe, entre le Barça et Manchester. [bon, si les Boixos Nois[1] y vont peut-être que oui c’est mieux d’être prévenus, qu’est ce que tu veux que je te dise. Et ils pourraient en profiter pour venir faire le “nettoyage” de plats ici à la maison, même si un jour on doit se les jeter à la figure] À ce qu’il paraît, il pourrait il y avoir du matériel inflammable et dangereux, tant pour les supporters de foot qui voudraient célébrer la possible victoire de l’équipe barcelonaise, que pour les indignés de la place. [Moi, si que je suis indigné, de la manière dont tu es sortie de la maison. Désolé ma chérie, mais c’est que ça ne me sort pas de la tête. Des fois tu vas trop loin, eh?] Pour le moment, ils ont démonté toutes les tentes des campeurs du 15M, ils ont rempli plusieurs camions pour les apporter à la déchèterie, où les propriétaires pourront aller les chercher une fois que ce week-end conflictuel sera passé. [conflictuel? Bien sûr qu’il pourrait être conflictuel, ce week-end. On devrait peut-être se détendre… Chérie, tu n’imagines pas à quel point j’apprécie cette douche… À voir s’ils finissent par réduire tes horaires et qu’on puisse quelques matins prendre une douche et le petit-déj ensemble… Ça me désole qu’on s’engueule seulement quand on se lève. Dernièrement on est comme chien et chat et je n’aime pas ça, ma chérie. Je suppose que toi non plus, mais je deviens lourd parce qu’avec cette merde de programme où tu travailles je te vois jamais, et en plus pour la misère qu’ils te payent…]

Il semble que maintenant les policiers font se lever les manifestants pour permettre aux camions de pouvoir sortir de la place, chargés du matériel considéré comme dangereux pour la nuit de samedi, [je sais que je peux être très insistant et que des fois je dis des choses que je ne devrais pas dire, ou du moins pas avec le ton que j’utilise, mais peut-être que toi aussi tu devrais me comprendre, non? Dernièrement tu as été complètement obsédée par le travail, bien que tu sois la première à te plaindre de la presse actuelle et bla bla bla… tu te contredis, chérie, je ne te comprends pas. Et avec ce truc des indignés c’est encore pire] mais les gens résistent pacifiquement à se déplacer, ils n’ont pas l’intention d’abandonner la place ils sont sûrs de continuer la lutte ; pacifiquement mais sans se rendre. [si, si je sais déjà que pour toi le travail est très important et que, justement parce que tu le critiques autant, tu as encore plus envie de travailler et de t’améliorer pour être “une vraie journaliste”, comme tu dis. Tu as lutté beaucoup pour arriver ici, je le sais mieux que personne. Et en fait j’aime bien, t’entendre parler à la radio chaque matin quand je sors du lit. Tu as une voix super jolie. Ça fait longtemps que je ne te l’ai pas dit, hein ? Désolé] Les policiers tentent toujours de disperser les gens, mais pour le moment, il semble qu’ils n’y arrivent pas. La vérité c’est quici l’ambiance est un peu tendue. [l’ambiance à la maison si qu’elle l’est, tendue, chérie. Maintenant je ne sais même plus comment te toucher sans que tu t’énerves. Tu as raison, moi non plus je ne fais rien pour adapter mes horaires aux tiens, mais tu sais déjà que mon boulot… Bref, tu me manques] Les camions ne peuvent pas sortir, ils se sont retrouvés comme prisonniers sur la place. [moi non plus je n’y vois pas de sortie et je me sens prisonnier. On doit faire quelque chose avec notre relation, chérie. Ou peut-être qu’il n’y a pas de remède. On ne se fait plus jamais de bisous sous l’eau de la douche, comme avant, après avoir mis le disque de Janis Joplin. C’était les moments les plus excitants du monde. J’aimais ça, tu sais ? Mais au lieu d’écouter Janis, maintenant, je dois t ‘écouter toi, parce que je me douche toujours seul, comme aujourd’hui. Je déjeune seul chaque jour et on peut quasiment dire que je dors aussi seul. Des fois je me pose la question de savoir si on vit encore ensemble]

Les policiers sont en train de charger contre les manifestants, [là on y est, là on commence… pour moi aussi c’est une charge, cette relation, tu me comprends? Vas t’en de là, on sait déjà comment ça va finir] ils frappent avec les matraques les gens qui sont assis aux premières files et tirent les bras des manifestants, mais il semble que les gens s’agrippent en formant une chaine pour résister [Chérie, cours! Aller, aller, aller… je ne veux pas qu’ils te fassent de mal] tout le monde crie des consignes assis par terre, en tentant de rester sans bouger, mais la charge policière provoque quelques cassures et la vérité[mais tu veux me faire le plaisir de partir d’ici? Des fois tu parais… aïe, merde! J’ai du savon dans l’œil, putain] ils commencent à tirer des balles en caoutchouc contre les gens et il y a chaque fois plus de chaos, mais tout le monde essaie de continuer essaie de continuer à être assis au sol [putain de place et putain de journalisme! J’en ai ras le bol, non seulement je ne te vois jamais mais en plus ils te taperont une autre fois pour faire ton travail. Pire que si tu étais une correspondante de guerre… tu sais tout ce que j’endure?] les gens sont sont effrayés et ah! Cassons-nous.. ah! [Non! Qu’est ce qui s’est passé ?! Merde, chérie, qu’est ce qui se passe ?! Tu vas bien?]

 “Bon, il semble que nous avons perdu la connexion, merci beaucoup à nos équipe sur place, à voir si dans quelques minutes nous réussirons à leur parler à nouveau…

[non, nous pourrons pas réussir à lui parler à nouveau. J’en peux déjà plus, de tenter de lui parler, j’en ai marre. Peut-être que c’est parce que nous l’avons perdu pour toujours, la connexion… Chérie, j’espère que tu vas bien, qu’il ne t’est rien arrivé, qu’ils ne t’aient pas fait de mal et… que tu sois très heureuse. Moi je m’en vais, je te laisse, je suis désolé. Je ne peux plus, je ne peux plus. Je ne peux plus vivre avec cette inquiétude constante au corps et que tu me manques autant. Je t’aime, mais j’aurais préféré que tu sois vétérinaire, ou peintre, ou architecte. Regarde, tu sais quoi ? Je me rince les cheveux et prépare mes valises pour partir de la maison. Tu m’appelles quand tu arrives, pour savoir qu’il ne t’est rien arrivé et que tu vas bien. Je te laisserai une note sur le lit, là je vais penser à quoi t’écrire.. surtout que tu m’appelles pour me dire comment tu vas… et pour si tu as du temps, au moins une minute, pour écouter quelques explications. Pardonnes moi, chérie]

[1]      Association de supporters connus pour leur violences, hooligans.

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